Isabelle Prévost-Desprez

 

 

Mardi 1er mars 2011, un bel appartement bourgeois situé à deux pas du jardin du Luxembourg, à Paris. Isabelle Prévost-Desprez, 52 ans, reçoit chez elle, le seul lieu où elle se sente « à peu près en sécurité ». Dessaisie du dossier Bettencourt après avoir été placée sous surveillance téléphonique, la magistrate a de bonnes raisons d’être méfiante. De régler ses comptes, aussi. Alors, elle s’épanche, longuement. Livre des révélations incroyables. Et au moment de donner son imprimatur à la publication de ses propos, un mois plus tard, elle valide l’ensemble. Elle assumera tout, quoi qu’il lui en coûte. Question d’éthique. Et de caractère.

 

Elle est partie dans un grand éclat de rire, signe parfois chez elle d’une certaine nervosité, puis s’est exclamée : « Tant pis, allons-y… Je vais encore les rendre dingues, mais je m’en fiche, c’est la vérité après tout ! On ne se refait pas. » Là, dans son salon, une dizaine de feuillets entre les mains, Isabelle Prévost-Desprez vient de prendre connaissance du verbatim du très long entretien qu’elle nous a accordé quelques semaines plus tôt. La magistrate, qui affirme être « devenue celle à éviter, la femme à abattre aux yeux du pouvoir », a souhaité relire ses propos avant de valider leur publication, consciente de leur potentiel détonant. Mais elle assume. Elle tient tête : « Si j’avais été moins expérimentée, moins costaude, j’avais le profil type de quelqu’un qui pense n’avoir d’autre solution que de se suicider. J’ai le sentiment d’être victime du KGB dans cette affaire. » Elle est parfaitement consciente que son avenir professionnel est compromis : « Je ne suis pas cassée, mais blessée. La réponse du corps des magistrats a été très médiocre face à des attaques extrêmement violentes émanant du pouvoir politique. C’est vrai que, pour ma carrière, c’est un peu le coup de grâce, même si elle était morte depuis longtemps… »

Avec ce franc-parler qui est un peu sa marque de fabrique, la présidente de la XVe chambre du tribunal correctionnel de Nanterre, victime collatérale de l’affaire Woerth-Bettencourt, a accepté de raconter les dessous de la guerre qui l’oppose depuis des années, dans les Hauts-de-Seine – département clé pour le chef de l’État –, au procureur Philippe Courroye, l’un des principaux relais de Nicolas Sarkozy dans la magistrature. Cet affrontement, pas vraiment loyal, où s’entremêlent passions et raison d’État, lui vaut la haine indéfectible de l’Élysée. Elle dénonce : « Malgré son amitié avec Nicolas Sarkozy, je n’aurais jamais imaginé que Philippe Courroye irait aussi loin. Un point de non-retour a été franchi. » Le témoignage qu’elle a accepté de nous livrer est celui d’une juge qui a bel et bien été ciblée par le pouvoir : dessaisie du dossier Bettencourt, visée par des procédures disciplinaires, menacée par une enquête judiciaire, attaquée sur sa vie privée…

Celui, aussi, d’une femme, souvent traitée de pasionaria, et qui n’a jamais fait l’unanimité dans sa corporation. Elle entend poursuivre son combat, au nom d’une certaine idée de la justice. Quitte à défier l’État, jusqu’à son sommet. Déjà, la cour d’appel de Bordeaux, en invalidant en mai 2011 les initiatives procédurales aventureuses de Philippe Courroye, lui a donné raison.

Qu’elle le veuille ou non, elle est objectivement devenue une ennemie du locataire de l’Élysée. « Même s’il est en quelque sorte descendu à mon niveau, c’est lui le plus fort, parce que c’est le président. On est comme deux boucs, tête contre tête. Je me souviens de son intervention télévisée, lorsqu’il a prononcé mon nom. Ça m’a fait tout drôle. Il est président de la République, et je ne suis qu’une simple juge. Il doit être au-dessus de tout ça. J’ai trouvé incongru et dérisoire qu’il me voie comme quelqu’un à éliminer. Mais la seule façon de m’éliminer, c’est de me tuer. »

Isabelle Prévost-Desprez a été nommée au tribunal de grande instance de Nanterre comme juge d’instruction en 2003, après cinq années passées au pôle financier du TGI de Paris. En 2008, désireuse de quitter l’instruction, elle obtient le poste de présidente de la XVe chambre correctionnelle, spécialisée dans les affaires financières. Entre-temps, en 2007, Philippe Courroye a été nommé – ou plutôt imposé – à la tête du parquet de Nanterre, contre l’avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). L’ancien tombeur de Michel Noir, Charles Pasqua ou Jean-Christophe Mitterrand doit sa promotion à Nicolas Sarkozy, dont il est devenu l’ami. Celui qui fut maire de Neuilly-sur-Seine et président du conseil général des Hauts-de-Seine entendait bien que, une fois installé à l’Élysée, « son » département soit sous bonne garde…

Pour Isabelle Prévost-Desprez, tout se passe sans accroc notable jusqu’à l’été 2009, lorsque sa chambre est amenée à juger huit petits escrocs ayant eu le malheur de pirater le compte en banque du chef de l’État, ouvert dans une agence de Neuilly de la Société Générale. « Pour moi, les ennuis débutent avec l’affaire du compte bancaire de Nicolas Sarkozy, commente la juge. C’est d’autant plus curieux qu’à l’origine, c’est le procureur de Nanterre, via Marie-Christine Daubigney [procureure adjointe] qui a insisté pour que je prenne le dossier. C’était fin juin 2009. Des conclusions avaient été déposées par la défense, pour stigmatiser l’amitié entre Courroye et Sarkozy. Moi, j’avais préparé ce dossier comme un banal dossier d’escroquerie à la carte bancaire. »

Sauf que, à l’évidence, une affaire dans laquelle le président de la République est partie civile est tout sauf anodine. Isabelle Prévost-Desprez le concède sans peine : « La particularité, quand même, c’est qu’on avait des types en détention provisoire depuis longtemps, très longtemps pour une simple escroquerie. En plus, c’était, du point de vue technique, un super-dossier, car, pour une fois, les policiers avaient eu d’énormes moyens, et pour cause ! » En préparant le rapport qu’elle lira à l’audience, le 7 juillet 2009, la présidente de la XVe chambre s’aperçoit qu’elle ne peut éviter de poser la question de la recevabilité de la constitution de partie civile du chef de l’État. « Puisque la Constitution dit que l’on ne peut pas investiguer sur un président de la République en exercice, comment ce dernier peut-il demander quelque chose alors que l’on ne peut pas se retourner contre lui ? Sans compter que je ne pouvais pas lui demander d’évaluer son préjudice moral, par exemple. Bref, cela pose un problème juridique, celui de l’égalité des armes. De plus, s’ajoutait à cela le problème de l’impartialité du tribunal, puisque mes deux assesseurs avaient été nommés par un décret du président de la République. » Deux jours avant l’audience, elle croise Philippe Courroye au pot de départ d’un collègue. Il lui claque la bise comme si de rien n’était. La haute magistrature, ou le royaume des non-dits. « Manifestement, il n’avait pas vu le problème venir, ou du moins pas imaginé qu’il serait soulevé par moi. Je n’étais pas complètement naïve. Je n’ignorais pas que, derrière, il y avait le procès Clearstream à venir, et je me doutais que ma prise de position poserait peut-être problème, que la recevabilité de la constitution de partie civile de Sarkozy dans Clearstream serait éventuellement mise en cause. »

Plus l’audience approche, et plus Isabelle Prévost-Desprez comprend qu’elle évolue en terrain miné. Des membres du parquet de Nanterre lui laissent entendre qu’il vaut mieux ne pas s’intéresser à cette question de recevabilité, afin que cette dérisoire affaire d’escroquerie fasse en quelque sorte jurisprudence avant le procès Clearstream, prévu à la rentrée, en septembre 2009. Elle mesure que le seul objectif du ministère public dans l’affaire des « pirates », c’est que Nicolas Sarkozy soit jugé fondé à agir dans le procès à venir contre Dominique de Villepin. « Je l’ai dit à mes assesseurs dès le début de l’histoire du compte bancaire : “Je ne suis pas face à Courroye mais face à Sarkozy.” » Elle ajoute cependant : « Franchement, je n’ai jamais pensé que mon initiative serait aussi mal prise. » Le 7 juillet 2009 donc, Isabelle Prévost-Desprez ouvre les débats, prend la température de la salle. « Sur le banc des prévenus, les Blacks étaient morts de trouille. Ils étaient certains de prendre dix ans parce qu’ils s’étaient attaqués à Sarkozy », dit-elle. Puis elle lit son rapport en conclusion duquel elle affirme que se posera dans cette affaire la question de la recevabilité de la partie civile du chef de l’État. « Je le fais de manière malicieuse, tout en considérant qu’il s’agit d’une vraie question, raconte-t-elle. Je sens immédiatement une tension dans la salle. Je le vois sur le visage de Marie-Aimée Gaspari, qui représente le parquet. Je lis aussi la crispation sur le visage du collaborateur de Thierry Herzog [l’avocat de Nicolas Sarkozy], qui sort immédiatement de la salle d’audience, sans doute pour téléphoner la mauvaise nouvelle ! »

Isabelle Prévost-Desprez aggrave son cas : un brin provocatrice, elle souligne une faille procédurale imputable au procureur. « Pour ne rien arranger, sourit-elle, j’ai pointé à l’audience qu’il y avait une erreur de droit importante dans le dossier, le parquet avait oublié de viser le délit d’“intrusion informatique”, qui était pourtant décisif, notamment par rapport à la constitution de partie civile de Sarkozy. En plus, c’était Courroye lui-même qui avait fait la boulette, c’est lui qui avait signé de sa main l’avis à victime envoyé à Nicolas Sarkozy. Le lendemain, les conclusions du parquet plaidaient la recevabilité de la constitution “du président de la République”, texto ! Ils n’avaient même pas eu la prudence d’écrire “Nicolas Sarkozy”. À l’audience, Gaspari, après la plaidoirie d’Herzog, plaidoirie au cours de laquelle il s’est clairement montré menaçant vis-à-vis de moi, a développé l’idée selon laquelle le président était recevable. Mais ça, c’était le boulot de la partie civile ! Comme dans l’affaire Bettencourt plus tard, le parquet de Nanterre est devenu une partie privée, en fait… »

La décision, mise en délibéré, sera rendue tard le soir. Seule dans son bureau, en train de plancher sur la rédaction du jugement, alors que minuit approche, la magistrate éprouve « un grand moment de solitude ». « Comme lorsque j’avais mis en examen Daniel Bouton [patron de la Société Générale], confie-t-elle. Je sens que j’ai signé mon arrêt de mort judiciaire, que Courroye, donc Sarkozy, ne me pardonnera pas mon insolence, c’est-à-dire en fait mon indépendance ! » Dès le lendemain, la vice-procureure Marie-Aimée Gaspari lui passe un coup de fil inquiet : « Quand aura-t-on la motivation du jugement, car il est très attendu en haut lieu ? » La réponse fuse, insolente : « Si c’est Patrick Ouart qui te le demande, tu lui fais une grosse bise de ma part. Il l’aura dans trois jours, comme d’habitude. » Patrick Ouart, alors conseiller pour les affaires judiciaires à l’Élysée, souvent surnommé « le vrai ministre de la Justice ». Un homme discret et influent qu’Isabelle Prévost-Desprez a bien connu : « Ouart, j’étais très proche de lui, j’ai même été son témoin de mariage. Mais je ne l’ai pas revu depuis qu’il est passé au cabinet de Balladur à Matignon. »

La magistrate reprend son récit : « C’est Courroye qui avait dit à Gaspari de me téléphoner. Il ne voulait pas s’abaisser à m’appeler, drapé dans sa superbe, du haut de son poste de procureur de la République, ami du président qui plus est… » Dans l’entourage du procureur de Nanterre, la fébrilité ne fait que croître, dit-elle. Le jugement est enfin signé, « IPD » le porte immédiatement à la présidente du tribunal. « La pauvre greffière va alors être harcelée par le parquet, s’emporte-t-elle. Mais, rapidement, le jugement fuite dans Le Monde. En fait, la greffière m’avait expliqué qu’une journaliste du Monde l’avait appelée pour lui demander de confirmer le jugement, ce qu’elle avait fait. Rien de grave. Sauf que le procureur était furieux. Il m’a demandé des explications, m’accusant d’avoir donné le jugement à la presse. Une accusation qu’il réitérera dans le rapport disciplinaire qui sera rédigé contre moi en décembre. Je lui ai répondu que c’était faux. Mais je n’ai pas “donné” la greffière, ce n’est pas dans mes principes. »

La présidente de la XVe chambre doit aussi rendre des comptes devant le secrétaire général du tribunal, désireux de savoir d’où vient la fuite. Elle lui dit qu’elle n’y est pour rien et, perfide, ajoute : « En plus, s’agissant des fuites dans la presse, Courroye est quand même très mal placé pour donner des leçons ! » Lors de ce rendez-vous, Isabelle Prévost-Desprez va jusqu’à déclarer que, de son point de vue, Philippe Courroye ne se comporte plus en magistrat, et qu’elle ne reconnaît plus sa légitimité.

Comme l’ensemble de la corporation, elle n’a pas accepté « l’affaire du dîner », révélée quelques semaines plus tôt par Le Canard enchaîné. Le 8 avril 2009, l’hebdomadaire a fait état d’un drôle de repas organisé, au début de l’année, au domicile du procureur de Nanterre. M. Courroye et son épouse Ostiane ont convié à leur table le patron du groupe Casino, Jean-Charles Naouri, son avocat Me Paul Lombard, et le responsable de la sous-direction des affaires économiques et financières de la préfecture de police de Paris, Patrick Hefner. Or le policier supervise une enquête impliquant Jean-Charles Naouri. Par ailleurs, on apprend à la lecture de l’article que Mme Courroye est payée en qualité de chargée de mission par la fondation Casino. L’affaire coûtera son poste à Hefner. Philippe Courroye sortira totalement épargné de l’épisode. Mieux, alors que la polémique bat son plein, le procureur de Nanterre se fait remettre, le 24 avril 2009, l’ordre national du Mérite, des mains de son illustre protecteur, Nicolas Sarkozy.

Choquée par ce dîner, Isabelle Prévost-Desprez, dès sa révélation, avait foncé dans le bureau de la présidente du TGI, Chantal Arens, pour lui dire que, de son point de vue, les faits mis au jour relevaient du trafic d’influence, voire de la corruption ! Elle avait même fait observer à sa supérieure que Philippe Courroye, du temps où il était un redouté juge d’instruction, n’aurait sans doute pas hésité, dans une affaire de ce type, à réclamer des placements en détention provisoire… « Dans l’histoire du dîner, dans lequel Courroye a en plus piégé le commissaire Patrick Hefner, Naouri comme l’avocat Lombard jouent leur partition, il n’y a rien à leur reprocher. Mais Courroye, il n’a pas le droit », tranche-t-elle. C’est dans ce climat délétère que, au début du mois de juillet 2009, alors qu’elle planche sur son jugement dans le dossier du compte piraté, la présidente de la XVe chambre voit débarquer dans son bureau un jeune avocat qu’elle ne connaît pas. « Puis-je vous demander un conseil ? On va faire une citation directe devant votre chambre à la rentrée, votre première audience est bien fixée le 3 septembre ? » lui demande-t-il. « L’avocat me précise qu’il représente les intérêts de la fille Bettencourt et qu’il s’agit d’un dossier d’abus de faiblesse. J’éclate de rire en pensant à Courroye et je lâche : “Mais l’autre ne va pas être content du tout, il y a déjà une enquête en cours sous son contrôle !” Puis le jeune avocat s’en va et je n’y pense plus. Jusqu’à ce que je découvre quelques jours plus tard une déclaration publique de Me Olivier Metzner annonçant la citation directe. »

Depuis janvier 2008, en effet, le procureur de Nanterre supervise une enquête préliminaire afin d’établir si oui ou non Liliane Bettencourt est tombée sous la coupe de prédateurs, au premier rang desquels figurerait l’artiste François-Marie Banier, comme le soupçonne la fille de la milliardaire, Françoise Bettencourt Meyers. Initialement convaincu de la justesse des arguments avancés par Mme Meyers, le parquet a brutalement fait volte-face au début de l’année 2009. Entre-temps, Liliane Bettencourt et son homme de confiance, Patrice de Maistre – lui-même menacé par la plainte –, étaient allés plaider leur cause à l’Élysée, auprès de Nicolas Sarkozy lui-même. « À une époque, le parquet avait adopté une position inverse dans cette histoire, confirme Isabelle Prévost-Desprez. D’ailleurs, je me souviens que Daubigney, voyant que j’avais prononcé une relaxe dans une affaire d’abus de faiblesse, ne voulait surtout pas que l’histoire Bettencourt soit audiencée devant ma chambre ! Ça, c’était au début, quand le parquet voulait renvoyer Banier devant le tribunal, avant que Liliane Bettencourt aille se plaindre à Sarkozy, à l’Élysée… »

La magistrate commence à prendre conscience que le dossier revêt une signification particulière pour le parquet au cours du mois d’août 2009. « Pendant les vacances d’été, mes greffières sont appelées sur leurs lieux de vacances par des proches de Courroye au parquet de Nanterre. C’est notamment la greffière en chef qui passait les coups de fil. Mes greffières sont tombées de l’armoire, elles n’avaient jamais vu ça ! Ils voulaient absolument savoir comment Metzner avait fait pour réussir à placer son affaire à la rentrée. Courroye était persuadé que j’avais monté un coup avec Metzner pour prendre l’affaire, ce qui est absurde. En fait, qu’un dossier pareil atterrisse devant la XVe chambre était parfaitement logique, car cette chambre prend les affaires d’abus de faiblesse dans lesquelles il y a des enjeux financiers. Le 1er septembre, Daubigney m’appelle pour savoir ce que je compte faire. Elle me lâche : “De toute façon, on sait très bien que tu t’es arrangée pour prendre le dossier.” »

À la rentrée 2009, il est évident pour IPD que cette histoire va être la source de vives tensions. « À l’audience du 3 septembre 2009, je suis sereine, mais surprise car, dans la salle, je ne vois que des journalistes, manifestement triés sur le volet par Courroye. J’apprendrai plus tard que Courroye avait fait bloquer les portes pour filtrer les entrées. Je me suis même énervée en constatant qu’on avait interdit l’entrée de la salle d’audience à une collègue. Dès le départ donc, Courroye marque comme un chien son territoire dans cette affaire. Ce jour-là, j’ai compris. Je me suis dit que ça allait être une vraie guérilla, une bataille nucléaire même. » Au terme de l’audience, le tribunal juge recevable la demande de la fille Bettencourt, ouvrant ainsi la voie à ce procès que le parquet voulait absolument éviter. La guerre est déclarée. La juge l’assure : « Si le parquet était aussi fébrile, c’est qu’il y avait un enjeu particulier dans ce dossier. J’ai confié à l’un de mes assesseurs : “S’il y a autant de nervosité et de violence, c’est que, comme pour l’histoire du compte bancaire, Nicolas Sarkozy est en première ligne dans cette affaire.” Et encore, à ce moment-là, je n’avais pas la connaissance que j’ai maintenant de l’affaire, de la famille Bettencourt et de ses petits et grands secrets. Mais ce sont mes quinze années d’expérience comme juge d’instruction qui m’ont fait pressentir cela. »

Les liens unissant Nicolas Sarkozy à la famille Bettencourt, domiciliée à Neuilly-sur-Seine, vont conférer au dossier une dimension dont la présidente de la XVe chambre dit avoir pris la mesure avec sérénité, du moins au début. « Pour moi, l’aspect politique du dossier, c’est un élément d’analyse, mais, contrairement sans doute à ce que pensent mes détracteurs, je m’en fiche complètement ! Cela met en cause le président de la République ? Eh bien, tant pis pour lui, mais c’est totalement indifférent à ma façon de conduire le dossier. Je traite vraiment tous les dossiers de la même manière. Je n’ai pas de comptes à régler, je m’en fiche. »

Empreints d’une certaine courtoisie jusqu’à l’été 2009, les rapports entre Isabelle Prévost-Desprez et Philippe Courroye ne vont cesser de se dégrader au cours de l’automne. Les accrochages se multiplient entre la présidente de la XVe chambre et le parquet. Au cours du procès d’anciens fonctionnaires du conseil général des Hauts-de-Seine, IPD critique le choix procédural du ministère public qui a soigneusement évité de désigner un juge d’instruction. Elle va même jusqu’à s’étonner qu’Isabelle Balkany, une intime du président, n’ait pas été interrogée. Rebelote quelques semaines plus tard, lorsque le procureur va accuser la présidente de la XVe chambre de s’être entendue avec une partie civile pour faire citer devant le tribunal un autre proche de Nicolas Sarkozy, l’ancien maire (UMP) d’Asnières, Manuel Aeschlimann. Au TGI de Nanterre, l’ambiance devient franchement irrespirable. Isabelle Prévost-Desprez rapporte cette anecdote : « Des membres du parquet ont été sanctionnés simplement parce qu’ils avaient été vus avec moi. Plus fou : une collègue blonde s’est vu interdire l’accès de l’ascenseur par les gardes du corps de Courroye qui avaient reçu pour consigne de repousser toute personne susceptible de me ressembler, car il ne voulait pas être mis physiquement en ma présence ! »

La crise atteint son paroxysme à la fin de l’année 2009. Le 7 décembre, Philippe Courroye transmet à la présidente du tribunal un rapport au vitriol visant sa collègue du siège dont il dénonce les « propos péjoratifs » et les « réflexions incongrues […] et manifestement désobligeantes sur la politique pénale du parquet de Nanterre ». Une enquête interne est ouverte – elle sera classée rapidement. Lors de l’audience solennelle de rentrée, en janvier 2010, de nombreux juges et avocats snobent ostensiblement le discours de Courroye, en signe de soutien à IPD. Les magistrats du siège vont jusqu’à publier un communiqué dénonçant « une tentative de déstabilisation indigne » et affirmant que « M. Courroye a en réalité cherché à faire pression sur un magistrat ». « J’ai été défendue par mes collègues, et Courroye attaqué, se remémore-t-elle. Courroye, soutenu par Daubigney, a mis en cause mon impartialité. J’ai lancé à Daubigney : “C’est quand même une belle perversion que voilà.” J’étais évidemment furieuse. » La violence des attaques portées par Philippe Courroye se retourne contre le chef du parquet. C’est peut-être à ce moment-là qu’il a dû abandonner son rêve d’être nommé procureur à Paris. En ce début d’année 2010, en tout cas, les ponts sont définitivement rompus entre les deux magistrats, autrefois presque complices.

Du procureur de Nanterre, elle dit aujourd’hui : « Très sincèrement, au risque de paraître prétentieuse, je pense que je suis meilleure que lui. Mais c’est vrai que je n’ai pas son “savoir-faire”. Moi, je n’ai pas de contacts “off”. En tout cas, je ne me considère pas comme sa subalterne, contrairement à ce que lui espérait. Philippe Courroye et moi n’avons manifestement pas la même conception de la justice. Il est très différent par exemple d’un type comme Jean-Claude Marin [le procureur de Paris], avec qui on peut discuter. Marin est plus fin, plus malin. » Pour mieux marquer sa différence, elle dit encore : « Moi, je ne rentre pas dans les deals, et je suis imperméable aux pressions. Je ne suis pas rigide, mais intègre et sans concession. Donc, parfois, avec moi, c’est violent. »

Et dire qu’il y a dix ans, les juges Courroye et Prévost-Desprez, duo star du pôle financier parisien, faisaient trembler les notables… Pourtant, le tandem n’en était en réalité pas vraiment un. « Je sais à quoi m’en tenir s’agissant de Philippe Courroye depuis l’Angolagate, confie-t-elle. Il était le premier désigné, et, dès le départ, il m’a écartée : je n’avais même pas la copie du dossier ! Il y avait un vrai ras-le-bol au tribunal par rapport à ses méthodes, notamment vis-à-vis des journalistes. Tout le monde au palais savait qu’il balançait à la presse, c’était un secret de Polichinelle, et ça passait de plus en plus mal. Moi, les journalistes savaient que je les respectais mais que je ne leur donnerais rien. C’est aussi pour ça que ça m’a rendue malade que ce soit ce même Courroye qui, plus tard, pour m’écarter du dossier Bettencourt, m’accuse de fuites dans Le Monde ! De sa part, c’était vraiment savoureux. » Malgré les lourds contentieux qui rendent une réconciliation entre eux strictement impossible, Isabelle Prévost-Desprez essaie de ne pas verser dans l’excès : « Attention, tout n’est pas à jeter chez lui. Il a des méthodes de travail très intéressantes, il faut le reconnaître. Mais nous étions en désaccord sur de nombreux points. »

Surtout, dès le début des années 2000, la juge Prévost-Desprez va découvrir que son collègue a de sacrées fréquentations. « J’ai su qu’il commençait à voir Sarkozy dès l’arrivée de ce dernier au ministère de l’Intérieur, en 2002. C’est notre garde du corps commun, à Courroye et à moi, qui me l’avait dit. Dès le départ, cela m’a choquée. Et je n’ai eu aucune explication de sa part. » Elle constatera en revanche que, lorsque le ministre de l’Intérieur, désireux d’affirmer son pouvoir en Corse, demandera la tête du leader nationaliste Charles Pieri, il obtiendra que son nouvel ami dans la magistrature soit désigné, au grand dam du juge antiterroriste Gilbert Thiel…

Le juge-vedette de la rue des Italiens ne côtoie pas seulement les politiques : « J’ai bien vu au fil des mois qu’il avait une vie mondaine de plus en plus importante, ses entrées dans le monde des affaires… » Un jour, Philippe Courroye lui confie par exemple qu’il est invité par une héritière du groupe Auchan. « Je lui ai fait part de mon désaccord en lui donnant ma position, à savoir qu’à nos postes, moins on voit de gens “influents”, mieux on se porte. On ne peut pas être magistrat et fréquenter ces gens-là. Il ne m’a pas écoutée, et, après cet épisode, ne me parlera plus de ses rendez-vous. Et il a définitivement plongé dans les mondanités. »

Il y a, ou plutôt il y avait, un non-dit dans l’historique des difficiles relations entre Isabelle Prévost-Desprez et Philippe Courroye. À en croire le microcosme judiciaire, les deux magistrats auraient eu une liaison. L’avocat de Liliane Bettencourt, Georges Kiejman, contribuera à alimenter les on-dit, lors d’une audience préparatoire au procès d’« abus de faiblesse », en avril 2010. « Là, s’exclame Isabelle Prévost-Desprez, Kiejman a fait fort en laissant clairement entendre que j’avais été la maîtresse de Courroye et que, pour cette raison, j’essayais maintenant de me venger de mon ancien amant, et donc que j’étais totalement partiale ! Kiejman a balancé ça avec le parquet pour me déstabiliser. Cette histoire de liaison supposée est une vieille rumeur évidemment sans fondement, mais que certains se plaisent toujours à colporter. »

C’est dans ce contexte que, le 16 juin 2010, sont rendus publics les enregistrements clandestins effectués au domicile de Liliane Bettencourt durant un an. Isabelle Prévost-Desprez n’est guère surprise en prenant connaissance des conversations captées par le majordome de la vieille dame. Notamment celles où son nom apparaît. Elle y est présentée comme l’empêcheuse de tourner en rond. « On n’a aucun contrôle sur la petite présidente du tribunal », déplore par exemple Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de la milliardaire. « Lorsque les enregistrements sont sortis, j’en ai pris connaissance sans a priori, ni jugement de valeur. Beaucoup d’avocats ont hurlé au scandale, mais, franchement, je n’en connais pas un sur la place de Paris qui aurait refusé d’utiliser ces bandes ! » tranche la magistrate.

La suite est connue : le 1er juillet 2010, la juge ordonne un « supplément d’information », qu’elle mènera elle-même. De son côté, le parquet lance des investigations pour déterminer dans quelles conditions les enregistrements ont été réalisés. Tout cela sur fond de soupçons de financement politique illégal et de conflits d’intérêts, qui éclaboussent Nicolas Sarkozy et Éric Woerth. Là où le ministère public préfère manifestement s’en prendre à ceux qui les accréditent, la présidente de la XVe chambre tente au contraire de les protéger… « Je n’étais pas saisie de financements politiques ou privés occultes, mais si un témoin m’avait spontanément détaillé des remises d’espèces, je l’aurais mentionné sur le procès-verbal », confirme la magistrate.

Elle va notamment voler au secours de l’ex-comptable des Bettencourt, Claire Thibout, dont les déclarations devant la police puis à Mediapart, le 6 juillet, ont définitivement conféré à cette querelle de famille des allures d’affaire d’État. Mme Thibout déclare entre autres avoir eu connaissance d’une remise de fonds destinés à financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, en 2007, via Éric Woerth. Elle évoque aussi de nombreuses remises d’espèces au profit de diverses personnalités politiques, dont M. Sarkozy. À partir de ce moment-là, l’ancienne comptable, pourtant simple témoin, va être traitée comme une criminelle, et quasiment contrainte de revenir sur une partie de ses propos accusateurs.

« Ce qui m’a frappée dans le supplément d’information que j’ai conduit, c’est la peur des témoins, confie Isabelle Prévost-Desprez. Ils étaient effrayés de la violence avec laquelle Claire Thibout avait été déstabilisée, ils ne voulaient pas connaître son sort. Ils étaient à la fois effrayés et en colère. Ce n’est pas par hasard si l’on a fait subir à Claire Thibout ce qu’elle a subi. Il y avait un sentiment de haine au parquet à son encontre absolument hallucinant. Je l’ai interrogée deux fois, c’est une femme totalement crédible. » Avec le recul, Isabelle Prévost-Desprez juge toujours aussi inacceptable le traitement infligé à la comptable et le climat de terreur instauré alors. Elle insiste : « Les témoins me demandaient avec crainte : “Dites, on ne va pas voir l’autre ?” L’autre, c’était Courroye. Donc, les témoins avaient peur de parler sur PV à propos de Nicolas Sarkozy », confie la juge. Apparemment, la crainte de l’Élysée était aussi que certains proches de Liliane Bettencourt se lâchent à l’audience, puisque le procès avait simplement été repoussé par la présidente de la XVe chambre.

Isabelle Prévost-Desprez opine : « Par exemple, pronostique-t-elle, Claire Thibout aurait réitéré ce qu’elle avait dit, Metzner aurait posé les questions qui fâchent, moi j’aurais stigmatisé le classement sans suite, les auditions non faites, etc. Mon rapport aurait été mortel. Et puis, certains témoins se seraient peut-être sentis plus libres. »

Sans la moindre hésitation, la magistrate lâche alors une bombe. Évoquant ces fameux témoins, situés dans l’entourage de Liliane Bettencourt, elle affirme : « L’un d’eux, hors procès-verbal, m’a dit qu’il avait vu des remises d’espèces à Sarko. » La magistrate va plus loin : « Je suis certaine que Metzner aurait fait citer l’infirmière de Liliane Bettencourt, qui a confié à ma greffière, après son audition par moi : “J’ai vu des remises d’espèces à Sarkozy, mais je ne pouvais pas le dire sur procès-verbal.” Bref, ce procès représentait pour l’Élysée un risque majeur, il y avait 90 % de chances pour que ce soit déflagratoire. Il fallait me faire dessaisir, par tous les moyens. Il était impératif de me débarquer. »

Des semaines durant, Isabelle Prévost-Desprez sent peser sur ses épaules une pression terrible. Elle a le sentiment d’être épiée, traquée jusque dans sa vie intime. Paranoïa ? Pas si sûr. « J’ai été l’objet de surveillances, c’est une évidence, mais je n’en ai rien à faire, je peux tout assumer dans ma vie, même si ça m’ennuie de savoir que certains utilisent des éléments de ma vie privée pour tenter de m’affaiblir. J’étais persuadée d’être sur écoute. Des écoutes illégales, à mon avis. Cela a toujours été clair pour moi, je ne me pose même plus la question », assène-t-elle. À la rentrée, les adversaires de la magistrate pensent tenir l’occasion dont ils rêvaient pour se débarrasser d’elle. Le prétexte leur en est fourni par un article, mis en ligne sur le site internet du Monde, qui fait état le mercredi 1er septembre 2010 d’une perquisition en cours, ordonnée par Isabelle Prévost-Desprez, au domicile de Liliane Bettencourt.

« La perquisition chez Liliane Bettencourt, tout le monde se doutait que j’allais la faire, on en parlait depuis le mois de juillet, explique la juge. Je voulais notamment savoir si certaines œuvres d’art étaient toujours là ou parties chez Banier. Je l’organise avec la brigade financière huit jours avant. Parce que la BF avait déjà conduit l’enquête préliminaire, et que j’ai confiance dans ce service. Mais je sais aussi que les enquêteurs ont une hiérarchie et que les infos montent immédiatement, dès que je donne le jour et l’heure de la perquisition. Le ministère de l’Intérieur et donc l’Élysée sont informés en temps réel. C’est un paramètre à intégrer. J’avais exigé de la faire lorsque Liliane Bettencourt serait absente, car elle est vieille et malade, et je ne voulais pas lui imposer ça. »

L’information à peine révélée par lemonde.fr, Georges Kiejman s’empresse de se dire « scandalisé, mais pas étonné, connaissant les façons de procéder de Mme Prévost-Desprez, dont [il a] déjà dénoncé la partialité ». L’accusation est transparente. L’avocat ajoute « réfléchir aux moyens de faire sanctionner » la juge. C’est tout réfléchi : en accord avec le parquet, il dépose discrètement une plainte pour « violation du secret de l’enquête ». Dans la foulée, le procureur ouvre une enquête préliminaire et se procure les factures détaillées (« fadettes », dans le jargon policier) du portable de la magistrate, dont l’examen établit qu’elle est en contact avec l’un des deux journalistes signataires de l’article incriminé.

« Les sources de fuites étaient nombreuses, explique la juge. Et la fuite du Monde n’est pas venue de moi, je n’y avais de toute façon aucun intérêt. D’ailleurs, avant Le Monde, un journaliste de TF1 m’avait appelée, le lundi, pour m’annoncer la date de la perquiz’ ! On voulait manifestement me pousser à la faute. C’est pour ça que j’avais dit aux policiers que je n’y assisterais pas. À ce moment-là, je ne peux imaginer la manip’ organisée par Kiejman et Courroye pour me faire porter la responsabilité d’une fuite qui a sans doute été organisée pour me piéger. » La révélation par Le Monde de ces surveillances téléphoniques, exercées par un procureur à l’encontre de l’une de ses collègues du siège, en violation flagrante, par ailleurs, du secret des sources des journalistes, provoque un nouveau scandale. Philippe Courroye est mis en cause. Mais Isabelle Prévost-Desprez doit aussi rendre des comptes. Elle est convoquée par le nouveau président du TGI de Nanterre, Jean-Michel Hayat. Elle lui explique qu’elle est effectivement de temps en temps en contact avec l’un des deux journalistes, et pour cause : « Pour l’embarrasser, je lui ai répondu : “C’est ma vie privée.” Comme s’il ne savait pas qu’on avait écrit un livre ensemble, et qu’on entretenait des relations amicales, point barre. » Effectivement, Isabelle Prévost-Desprez avait publié quelques semaines auparavant un récit autobiographique, en collaboration avec un journaliste du Monde (Une juge à abattre, avec Jacques Follorou, Fayard, mai 2010). « Hayat m’a interdit de m’exprimer publiquement et menacée de sanctions, reprend-elle. Il m’a dit que je devais prendre un avocat, que j’allais avoir de gros ennuis. C’était très très violent. » Elle ajoute : « Franchement, cette histoire de fadettes, je ne pensais pas que Courroye irait jusque-là, avec cette manip’ de Prisunic ! Ils n’ont rien trouvé d’autre, c’est un hommage à ma vertu. Courroye a tout essayé contre moi. L’histoire des fadettes, c’est un aveu de faiblesse. Et il peut bien me prêter toutes les liaisons qu’il veut, je m’en fiche. Lorsque j’ai appris cette histoire de fadettes, j’ai dit au président du tribunal de Nanterre : “J’ai affaire à des mafieux, mais je vais réagir comme un juge.” »

Si elle ignorait d’où le coup viendrait, Isabelle Prévost-Desprez confie sans peine qu’elle n’a pas vraiment été surprise de découvrir qu’elle avait été l’objet d’une enquête du parquet de Nanterre. Elle se souvient de son état d’esprit de l’époque. « De toute façon, depuis le 1er juillet 2010, j’ai la conviction que, d’une manière ou d’une autre, ils ne me laisseront pas terminer mon enquête. Courroye veut ma peau. Je suis trop dangereuse, car incontrôlable. Pas comme lui ! Pour ne prendre qu’un exemple, les policiers m’ont rapporté que s’ils n’avaient pas entendu Patrice de Maistre dans l’enquête préliminaire, ce qui est proprement aberrant, c’était sur une instruction formelle de Courroye… » La présidente de la XVe chambre avoue aussi avoir, à cette période tout particulièrement, « ressenti une pression énorme, avec des appels téléphoniques bizarres par exemple. Je faisais aussi très attention dans le RER. Là, j’ai regretté de ne plus avoir de gardes du corps, qui ont l’avantage de vous mettre dans une bulle protectrice. Je suis par ailleurs persuadée d’avoir été écoutée, ils ne se sont pas contentés des fadettes ».

La magistrate, durant cette période de crise, est soutenue par ses proches, et les syndicats de magistrats. « Mais, pour mes enfants, cela a été très dur. Surtout que j’étais en plein divorce très conflictuel. Et ça, ils le savaient très bien. Ils ont voulu profiter du fait que j’étais affaiblie pour tirer sur moi. J’appelle ça des procédés de basse police. Mais j’ai tenu le coup, résisté, car je savais n’avoir rien fait de mal. »

Malgré ces soutiens, la présidente de la XVe chambre va être dessaisie du dossier, alors qu’elle s’apprêtait à boucler son supplément d’information. Mince consolation pour elle : le procureur de Nanterre est également sanctionné et perd la maîtrise des différentes procédures liées à l’affaire. Tout est transféré, en novembre 2010, au tribunal de Bordeaux, y compris l’instruction pour « violation du secret de l’enquête » visant IPD.

« L’information judiciaire ouverte contre moi est une manipulation, assène-t-elle. Pour se débarrasser d’un juge, on lui monte des chantiers, on attaque sa vie privée. On cherche toujours un nouveau truc pour me déstabiliser. Même mon divorce a été exploité. » Et ça, la juge ne le tolère pas. Elle raconte, d’une voix encore tremblante d’indignation : « Mon ex-mari est banquier d’affaires chez Rothschild. Nous nous sommes séparés en 2005, et c’est lui qui a initié, à Paris, la procédure de divorce en 2007. Le jugement devait être rendu le 21 octobre 2010. Quelques jours plus tard, un jeune substitut, choqué, est venu me voir pour me raconter qu’une magistrate du parquet était venue le trouver pour lui dire ceci à mon propos : “On va lui mettre le fisc sur le dos pour sa prestation compensatoire, son appartement… Elle va avoir de gros problèmes.” Elle avait apparemment tous les détails du jugement, qu’elle s’était donc procuré… »

Toujours en place à la tête de la chambre financière du tribunal correctionnel de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez ne cache pas son écœurement. « Le parquet de Nanterre, je l’ai vu à la manœuvre à plusieurs reprises pour protéger Sarkozy, assure-t-elle. Par exemple, dans l’affaire du 1 % logement avec Patrick Gaubert [un proche du chef de l’État]. Je le constate aussi dans les citations directes et les enquêtes préliminaires que je vois passer devant la XVe chambre, notamment sur des dossiers sensibles concernant Alain de Pouzilhac ou Vincent Bolloré. Du point de vue du parquet, il y a des affaires qui ne doivent absolument pas passer chez moi. Je l’ai dit à mes collègues : “Ce qu’ils m’ont fait, ça peut vous arriver le jour où vous vous occuperez d’un dossier impliquant la sœur de la grand-tante de Sarko !” Je trouve qu’il y a dans la magistrature une subordination totale au pouvoir politique très inquiétante. Le principe, c’est : “On a la force, donc on va gagner, peu importent les moyens.” C’est très sarkozyste. »

Marginalisée, Isabelle Prévost-Desprez se doute bien qu’elle va payer cher son comportement. « Je suis blacklistée. Je me retrouve un peu dans la même situation que Van Ruymbeke, dont je ne partage pourtant pas les méthodes de travail. Encore une fois, moi, je ne bougerai jamais. J’ai des principes intangibles : pour tout le monde, la même justice. J’avais demandé un poste en avancement à Paris, mais bien sûr la Chancellerie n’a pas présenté ma candidature. Ils ne me donnent pas de poste à Paris pour me sanctionner, mais aussi pour ne pas faire entrer le loup dans la bergerie. » Des regrets, peut-être ? Pas exactement le genre de la maison. « Si c’était à refaire, je referais la même chose, même si j’ai morflé », glisse-t-elle. À défaut d’une morale, dans une histoire qui en manque singulièrement, la juge Prévost-Desprez a au moins tiré deux enseignements de sa mésaventure : « D’abord, pour un magistrat, se trouver dans la position d’être accusé en étant innocent, c’est à la fois déstabilisant et très instructif. J’écouterai sans doute encore plus désormais les gens que tout condamne et qui se disent victimes d’un complot. Seconde leçon : ce n’est pas parce que l’on est magistrat que l’on est honnête. »

Elle savoure un instant sa saillie, puis elle conclut, avec ce petit sourire ironique, cet air légèrement moqueur que les avocats qui la pratiquent connaissent par cœur : « Ils ne me lâcheront pas, mais moi non plus ! »

Sarko M'a Tuer
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